Comment expliquer les bouleversements eÌcologiques dus au deÌpassement des limites planeÌtaires, sans tomber ni dans la complaisance ni dans l’alarmisme? C’est dans sa pratique professionnelle au Gymnase pour adultes et en école professionnelle que Daniel Curnier a fait ce constat: les ouvrages scolaires actuels ne permettent pas de rendre compte des processus planeÌtaires en cours. Il deÌcide alors d’en reÌdiger un. Le reÌsultat, L’eÌ‚tre humain et le systeÌ€me Terre, est un livre qui deÌtaille la complexiteÌ des liens entre les eÌ‚tres humains et leur environnement aÌ€ l’eÌchelle globale, ainsi que leur interdeÌpendance.
Comment traiter avec les élèves d’informations potentiellement anxiogènes, tout en les poussant à agir?
Auteur d’une theÌ€se sur le roÌ‚le de l’eÌcole dans la transition eÌcologique, Daniel Curnier est bien placeÌ pour savoir que l’eÌducation est essentielle pour former les citoyennes et citoyens de demain. Et il en est convaincu: amener aÌ€ comprendre fait partie de la solution, car cela donne tant les moyens de deÌfinir des pistes de transformation que de prendre part au deÌbat.
Amener les eÌtudiantes et eÌtudiants aÌ€ comprendre les enjeux eÌcologiques, c’est le but de votre livre L’eÌ‚tre humain et le systeÌ€me Terre. Quel a eÌteÌ son point de deÌpart?
Daniel Curnier: Ma pratique professionnelle, tout simplement. Au niveau du secondaire II, il n’existe pas de livre de geÌographie imposé ou largement adopté. Dans le cadre de mon enseignement, j’ai fait comme nombre de mes colleÌ€gues. J’ai expeÌrimenteÌ en cours, au contact des eÌleÌ€ves et de leurs retours, afin de construire et syntheÌtiser du mateÌriel peÌdagogique. Au bout d’un moment, j’ai eu le mateÌriel suffisant pour constituer un livre de cours.
StructureÌ en quatre chapitres, «La Terre en tant que systeÌ€me», «Les limites planeÌtaires», «Les activiteÌs humaines» et «Les deÌfis actuels», il aborde des theÌ€mes aussi varieÌs que les limites planeÌtaires, la geÌologie, l’eÌnergie ou la deÌmographie. Pourquoi cette approche peÌdagogique?
Avec ce livre, mon but eÌtait de preÌsenter une seÌlection cohérente de theÌ€mes contemporains traités de manière interdisciplinaire. L’enjeu, avec l’enseignement de disciplines comme la géographie, c’est qu’il faut constamment mettre à jour ses connaissances. Par exemple, aborder le sujet des transports sans parler des conséquences de la consommation énergétique serait anachronique. L’approche serait trop cloisonneÌe, trop restreinte.
J’ai donc souhaiteÌ que le livre soit actuel du point de vue des contenus et de l’articulation des thèmes. En ce sens, il ne s’agit pas de chapitres preÌsenteÌs de manieÌ€re seÌquentielle, indeÌpendamment les uns des autres. Chaque chapitre nourrit l’autre et affine la compreÌhension des enjeux planétaires.
Il n’y a pas d’indiffeÌrence. Ces sujets touchent quelque chose chez tout le monde.
Le livre s’adresse aÌ€ toute personne inteÌresseÌe par la planète Terre, l’avenir de l’espèce humaine et les enjeux environnementaux et techniques, mais aussi aux enseignantes et enseignants du secondaire II. Comment peut-on l’utiliser?
Cela deÌpend de si l’on enseigne aux jeunes qui suivent une filieÌ€re professionnelle ou l’école de maturiteÌ. Dans le premier cas, le livre peut eÌ‚tre utiliseÌ comme support du cours «Technique et environnement», dont il suit treÌ€s bien le plan d’eÌtudes. Au gymnase, c’est un peu plus compliqueÌ, car le plan d’eÌtudes est moins dirigiste, mais aussi moins contemporain dans son contenu. Dans ce cas, on peut par exemple l’utiliser comme livre de référence pour la premieÌ€re anneÌe d’enseignement.
En parallèle, libre aux enseignantes et enseignants de construire des activiteÌs, dossiers de sources ou travaux pratiques. Dans cette optique, le livre se preÌsente avant tout comme un noyau theÌorique et solide – un socle de connaissances, sur lequel construire son enseignement.
Pollution des sols, points de rupture des cycles naturels, surconsommation… les sujets anxiogeÌ€nes y foisonnent. N’y a-t-il pas un risque de malmener les eÌleÌ€ves et le lectorat dans son ensemble?
Il s’agit d’un questionnement permanent pour moi et beaucoup de mes colleÌ€gues. Comment traiter avec les élèves des informations potentiellement anxiogeÌ€nes tout en les poussant aÌ€ agir? Plus j’avance, moins j’ai de certitudes. Mon approche est d’eÌcarter ce qui ne marche pas, et d’expeÌrimenter chaque anneÌe de nouvelles pistes.
Un de mes colleÌ€gues me confiait reÌcemment qu’il souhaitait passer une anneÌe sans parler de crise climatique ou eÌcologique, car la geÌographie, selon ses mots, devrait «faire reÌ‚ver». En tout cas, c’eÌtait ce reÌ‚ve qui l’avait ameneÌ aÌ€ enseigner la geÌographie. Je le comprends. Moi aussi, parfois, je suis fatigueÌ de traiter cette matieÌ€re. Il en va toutefois de notre responsabiliteÌ. Aujourd’hui, j’estime que ce serait grave que nos eÌleÌ€ves terminent leur formation sans avoir abordeÌ ces questions.
Si le problème n’est pas compris finement, les solutions imaginées par les élèves seront souvent un peu naïves.
Justement, comment reÌagissent les eÌleÌ€ves?
La question est deÌlicate, d’autant que les reÌactions sont treÌ€s varieÌes. Certaines personnes sont dans le rejet, car elles ont trop entendu parler de ces enjeux et voient bien que le changement se fait attendre du coÌ‚teÌ des politiques. Certaines sont tout simplement angoisseÌes, et cette eÌcoanxieÌteÌ peut s’aveÌrer paralysante. D’autres, enfin, sont porteÌes par la question, qui – le terme est peut-eÌ‚tre un peu fort – les passionne ou, du moins, les interpelle. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas d’indiffeÌrence. Cela touche quelque chose chez tout le monde.
D’un point de vue peÌdagogique, qu’est-ce qui ne marche pas pour pousser les jeunes aÌ€ s’emparer du sujet?
AÌ€ mon sens, comme on le preÌconise parfois de manieÌ€re treÌ€s theÌorique, dire rapidement ce qui ne va pas, puis embrayer directement sur des pistes d’actions. La difficulté est que si le problème n’est pas compris finement, les solutions imaginées seront souvent un peu naïves. Les eÌleÌ€ves eÌvoqueront treÌ€s spontaneÌment des solutions individualisantes ou technosolutionnistes, comme les eÌcogestes ou l’eÌlectrification du parc automobile.
Or, si on ne comprend pas le systeÌ€me dans son ensemble, on reÌalise qu’en termes d’impact eÌnergeÌtique, les eÌcogestes sont exagérément valorisés en comparaison des décisions politiques et économiques. De meÌ‚me, l’eÌlectrification du parc automobile engendre de nombreux probleÌ€mes, notamment au niveau de l’extraction des ressources et de la consommation d’eÌlectricité. Le modeÌ€le des limites planeÌtaires montre bien qu’aborder le probleÌ€me seulement sous l’angle climatique ne suffit pas, car cette approche exclusive aggravera d’autres crises, comme celles de la biodiversiteÌ ou de la pollution chimique.
On pourrait vous reprocher d’eÌ‚tre militant avec ce livre. Que reÌpondriez- vous?
Que ce livre rend accessibles les savoirs académiques les plus reÌcents sur la question. En ce sens, il n’est absolument pas militant. Dans la conception du livre, ma deÌmarche a eÌteÌ de creuser les thèmes en adoptant une approche scientifique. C’est aussi pour cette raison que je l’ai fait relire aÌ€ de nombreux experts, dont deux auteurs du GIEC. Par ailleurs, Nicolas Kramar, directeur du MuseÌe de la Nature de Sion et speÌcialiste de l’AnthropoceÌ€ne, a reÌdigeÌ la preÌface.
Il ne s’agit donc pas d’une vue de l’esprit, mais d’un ensemble de faits, la syntheÌ€se d’un consensus scientifique. En revanche, j’assume une part de subjectiviteÌ dans la conclusion et dans les choix opeÌreÌs en termes de contenu, car j’ai opteÌ pour ceux qui me semblaient les plus pertinents pour comprendre le contexte mondial contemporain.
Avec ce livre, quel est votre espoir?
De contribuer aÌ€ former une geÌneÌration d’eÌ‚tres humains qui auront une meilleure compreÌhension des enjeux globaux. Si, dans le cadre de mon enseignement, je tente d’adapter mon approche d’anneÌe en anneÌe, une chose ne change pas. Je conclus toujours en disant: «VoilaÌ€, vous savez deÌjaÌ€ plus de choses à ce propos que 98% de la population suisse. Avec cette connaissance vient une responsabiliteÌ.»
Cela ne veut pas dire que les eÌleÌ€ves doivent toutes et tous faire un cursus de geÌosciences. Toutefois, ce savoir peut eÌ‚tre inteÌgreÌ dans leur future profession, que ce soit dans la santeÌ, le baÌ‚timent, les services ou n’importe quel domaine. Une compreÌhension fine des concepts et des savoirs theÌoriques leur permettra d’avoir les outils neÌcessaires pour penser des changements pertinents, aÌ€ leur eÌchelle.

Doté de nombreuses infographies et illustrations réalisées par Stéphanie Wauters, «L’être humain et le système Terre» présente les liens entre notre planète et les êtres vivants qui la peuplent, ainsi que leur interdépendance. Ce faisant, son auteur rappelle que, la Terre fonctionnant en tant que système, l’être humain est profondément inscrit dans ses rouages et ne peut en être dissocié.
Pour aller plus loin
- Commander le livre
- Découvrir la thèse de Daniel Curnier sur le rôle de l’école dans la transition écologique
- Le site de Stéphanie Wauters







